Immigration, c’était comment leur première fois ?

Hamadi, Khadija, Ahmed et Sofiene sont issus de quatre générations d’immigrés différentes. Ils se souviennent pour nous de leurs derniers moments parmi leurs proches avant le grand départ vers la France. Avec beaucoup d’émotions, ils nous confient leurs déchirures et leur angoisse pré-migratoire mais aussi leurs premières sensations dans leur pays adoptif. Des générations successives mais des conditions du départ qui ont beaucoup évolué ! Témoignages.

Hamadi ne fait pas son âge ! A quatre-vingt-deux ans, ce solide gaillard originaire du Kef (nord-ouest) arrivé en France dans les années soixante se souvient comme d’hier de son périple. Surtout, Il n’est pas prêt d’oublier cette atmosphère de quasi-deuil dans les jours qui ont précédé son grand départ pour Marseille. Depuis des jours, sa mère accumulait pour lui des vêtements neufs qu’elle achetait à crédit au commerçant djerbien du coin.  Tu dois être présentable pour ton prochain patron ! » lui répétait-elle. Finalement sa petite valise n’a pu contenir que la moitié de ces offrandes. Pendant toute cette période, il alterne entre l’euphorie de pouvoir enfin trouver du travail et la déchirure affective avec ses proches. Il a du mal à se faire à l’idée de laisser sa mère, veuve depuis peu. Mais lui l’ainé devait faire ce sacrifice pour aider la famille. Lors du dernier repas familial avant un départ programmé au petit matin pour Tunis puis Marseille, sa mère lui fait signe de la rejoindre dans la cuisine et tout en éclatant en pleurs, lui remet une lettre qu’elle avait fait rédiger par un écrivain public. Elle contenait des conseils pour ne pas “sortir du droit chemin” mais la dernière partie était une déclaration de testament. « Ma mère était convaincue que je ne la reverrai plus vivante » (il lâche des larmes)…Au petit matin, il empoigne sa valise, compte sa petite liasse de billets et enfile dans sa poche intérieure, la feuille de papier où est inscrit l’adresse de son seul contact à Marseille…et quitte la maison familiale. La première chose auquel il pense en arrivant à Marseille, c’est d’écrire une lettre à sa mère pour la rassurer qu’il est bien arrivé…Après quelques jours de galère, il trouve enfin un travail dans le restaurant tenu par un juif tunisien. Au bout de quelques jours, il est heureux d’envoyer un premier mandat d’environ 10 dt à sa famille (ce qui était une somme à l’époque). « Cela a été ma première joie, de pouvoir enfin alléger ma conscience et de savoir que ma famille allait commencer à mieux vivre grâce à mon sacrifice… »

Khadija, âgée de 66 ans,  est mère de quatre enfants. En 1979, elle rejoint son mari installé dans la banlieue lyonnaise. Avant cela, elle a mis du temps à se convaincre de partir mais elle s’y résigne finalement par devoir. Avec deux enfants en bas âge, épaulé par son mari, elle prend un louage de sa ville natale de Béja direction le port de la Goulette. Comme pour Hamadi, elle nous décrit une atmosphère lourde la veille et les jours précédents son départ. Mais, également beaucoup d’aigreurs chez certains n’ayant pas “son bonheur de fuir la misère. La traversée en plein hiver est très difficile pour elle et les enfants bateau. Au bout d’un périple de trois jours et c’est épuisée que la petite famille  gagne Marseille puis Saint-Priest (banlieue lyonnaise). Là, c’est le début du traumatisme pour cette femme qui était habituée aux grands espaces et à l’air libre. Brutalement, il lui a fallu s’habituer à vivre dans un appartement HLM d’à peine cinquante m2 avec une cuisine de la taille d’un cabinet de toilette. Son nouvel habitat perché au huitième étage d’une tour lui donne vertiges et nausées… « Pendant des années, j’ai traversé déprimes et maladies que seules mes vacances au pays soulageaient provisoirement… »

Ahmed est passé par Lampedusa et fait partie de la vague de “harragas” partis en masse en 2011. Jeune mais au physique déjà  vieilli, il revient avec beaucoup de gravité sur ce dernier soir passé en famille du coté de Tataouine. Avant cela, il y a eu le stress de la collecte des fonds pour payer le passeur (environ 2000 euros). Le dernier soir, après un repas familial sans appétit et sans vie, il embrasse une dernière fois ses oncles, tantes et cousins…Le matin, il prend la route non sans se débarrasser préalablement de toute ce qui peut servir a l’identifier s’il en venait à être pris : papiers d’identités, photos…et ne garde que l’argent nécessaire, deux-trois habits de rechange et des dattes en cas de faim. Sur la route de Tataouine à Zarzis, il éclate plusieurs fois en sanglots devant le visage de sa mère souffrante…Dix jours plus tard, il lui donnera de ses nouvelles depuis le sud de l’Italie. Vivant de trafics divers, Ahmed se souvient s’être privé d’achat de vêtements d’hiver (pourtant nécessaires) pour adresser à sa famille un premier mandat de cent euros. Au quotidien, il nous confie que cette situation commence à lui peser lourdement. Il a fait le sacrifice de ne plus voir sa famille tout ceci pour « vivre comme un rat en France » !

Lorsqu’il quitte la Tunisie en septembre dernier pour venir étudier à Paris, Sofiene n’en est pas à son premier voyage à l’étranger. Il part pour trois ans au minimum et espère qu’il aura encore l’envie de revenir au bout de ses études. « Tout dépend de l’évolution au pays » nous confie-t-il. Contrairement à ses ainés, lui est attendu à l’aéroport de Paris Roissy et embarque équipé d’un téléphone mobile pris chez un opérateur français et d’une carte bancaire remise provisoirement par ses parents. Dès le lendemain, il a rdv pour signer son contrat de bail. Il faut dire que pendant de longues semaines, il a pris le temps de bien organiser sa nouvelle vie grâce à internet et aux avis expérimentés de nombreux amis. Sa principale angoisse : «  Ne pas pouvoir être à la hauteur des espérances de ses parents ». Quant à la déchirure affective, le remède est simple mais efficace : il rentrera au pays dès les prochaines vacances.

 

Samir BOUZIDI

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