Retour sur un sport national en Tunisie : le chouffing !

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Pratiqué partout, aux terrasses des cafés des campagnes ou des villes, au bord des routes, devant le perron des maisons, le « chouffing » est une activité de loisirs et sociale à laquelle s’adonnent quotidiennement des milliers de Tunisiens. A la différence des « bezness », ces guets qui sévissent dans les zones touristiques à l’affût de la moindre bonne affaire et/ou arnaque, le « chouffeur » est un voyeur inoffensif quoique parfois intrusif.

Cette occupation est originellement issue du monde rural où la rue est traditionnellement l’espace public central et minutieusement surveillée pour se tenir informé de la vie du village. En l’absence de médias locaux, on ne fait confiance qu’à ses yeux pour balayer l’actualité des allées et venues extérieures à la recherche de faits saillants (mariages, nouveaux visiteurs…). Dans un monde rural austère et cloîtré, pauvre en nouveautés, la route exerce également un pouvoir d’attraction et d’animation. C’est par là qu’arrivent notamment les visiteurs. Du coup, tout le monde « chouffe » : hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres. Seules les conditions changent : les hommes positionnés aux terrasses de cafés au bord de la route, les commerçants assis devant leur étal, les femmes agenouillées sur le perron de leur maison et les enfants cramponnés à leur siège de fortune.

Quotidiennement, été comme hiver, la route et la rue sont ainsi contemplées et disséquées, dans l’attente de la moindre info qui viendra alimenter les conversations publiques et familiales. Un bon « chouffeur » est capable de stationner plusieurs heures, impassible et attentif, et de mémoriser et restituer une synthèse « croustillante » de sa journée. En alimentant les conversations au café, il en deviendra l’élément central !

 

 

 

Avec l’exode rural, cette activité s’est installée et développée en ville. A Tunis, les terrasses des salons de thé offrent des places très prisées pour « chouffer » l’animation extérieure. Même les écrans plasma installés à l’intérieur de ces nouveaux lieux branchés n’ont pas calmé les ardeurs. Le « chouffing » a la peau dure ! Là où un Européen s’installera prioritairement au coin de la terrasse le plus à l’abri des nuisances de la route (bruit, pollution…), le Tunisien se dirigera vers la place de choix offrant le meilleur angle pour « chouffer » et être « chouffé ».

« Chouffeur » des champs ou « chouffeur » des villes, l’occupation prend des allures d’activité nationale numéro un, embarquant les jeunes les plus désœuvrés qui n’ont pas d’alternative pour exister socialement et tuer le temps. Selon la position sociale, le sexe et le lieu, les sujets de « chouffing » changent. Là où les hommes citadins scrutent en priorité les nouveaux modèles de voitures de luxe et les beaux « bolides » féminins, les femmes citadines sont davantage à l’affût du look des autres. Dans les campagnes et quartiers populaires des villes, c’est le mode de vie des voisins qui sera davantage « balayé » du regard. Le témoignage de Mohamed, l’un des indéboulonnables « chouffeurs » de l’avenue Bourguiba, à Tunis, ne nous dit pas autre chose : « J’arrive du Kram en général vers 15 heures et je reste jusqu’à 19 heures. Je n’ai pas d’emploi, donc ça m’occupe. Cela me permet de me maintenir éveillé car j’ai le sentiment d’être au contact de la société. J’erre du regard et sans but véritable : agissements des policiers et des taxistes, tenues des touristes, mouvements de la foule… »

Apparenté à du voyeurisme par l’œil occidental, le « chouffing » est contextuellement une expression sociale du besoin de l’autre pour exister et le signe d’une société qui a du mal à élever et occuper les esprits. Les sociologues voient dans ce phénomène le fait d’un mimétisme social fort (on veut imiter, voire dépasser l’autre) et d’une citoyenneté passive, où le besoin de nouveauté puise dans la vie de l’autre. La rue en tant qu’espace public ouvert, accessible et populaire alimentant la bibliothèque personnelle de chacun. D’autres, plus sévères, y discernent un manque d’éveil et le signe d’une acculturation notoire du Tunisien. Tous reconnaissant que plus on est actif socialement, moins on s’expose au « chouffing » !

A l’échelle du pays, le « choufisme » (à ne pas confondre avec le soufisme) a encore de belles générations devant lui !

 

 Samir Bouzidi

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